Les processus de radicalisation renvoient aux dynamiques sociales, politiques et culturelles par lesquelles se construisent, se transforment ou se radicalisent des individus, des groupes et des causes. Contrairement aux répertoires d’action, ils n’apparaissent pas comme des événements ponctuels, mais comme des enchaînements de mécanismes cumulatifs : socialisation militante, polarisation idéologique, production de récits victimaires, effets de groupe, ancrages territoriaux et numériques.
Les processus de radicalisation, en ligne ou hors ligne, s’inscrivent dans des trajectoires différenciées où interagissent genre, géographie, sociologie des appartenances et contextes de conflictualité. Ils sont rarement linéaires et ne conduisent pas mécaniquement à la violence. Les analyser implique de prêter attention aux « entrepreneurs de colère », aux dispositifs techniques de diffusion de la propagande (plateformes, algorithmes), aux effets d’écho et aux seuils d’engagement dans la violence et/ou la clandestinité. Le thème des processus permet aussi de penser la radicalité comme un phénomène relationnel et évolutif, plutôt que comme une essence ou une pathologie exclusivement individuelle.
Les études ont pu inscrire les radicalités dans les structures des sciences sociales. La géographie des phénomènes a ainsi été interrogée. Elle témoigne que si des processus de radicalisation sont communs, ils ne s’adressent pas aux mêmes personnes, et qu’il n’y a pas d’automatisme sociologique.
Ainsi les djihadistes interpellés, relèvent-ils globalement de grandes villes populaires. Pourtant des territoires économiquement défavorisés et connaissant une implantation importante de l’islam s’avèrent moins concernés (par exemples, Marseille et Perpignan). D’autres facteurs entrent en effet en jeu, telle que l’implantation des pratiques piétistes.
Carte p34 https://www.cesdip.fr/wp-content/uploads/2022/12/sociologie_djihadisme_francais.pdf: Source : Xavier Crettiez, Romain Sèze, et Jennifer Boirot, Sociologie du djihadisme français, rapport CESDIP-Ministère de la Justice, 2023.
Le programme de l’Agence nationale de la recherche « Violences et radicalités militantes en France » (Vioramil) a cartographié la présence des violences de l’ultra droite et de l’ultra gauche entre 1986 et 2016. Les deux cartes Source : Isabelle Sommier, Xavier Crettiez et François Audigier dir., Violences politiques en France de 1986 à nos jours, Paris, Presses de Sciences Po, 2021
On constate que la radicalisation violente de droite se situait à l’est de la diagonale Le Havre-Perpignan, et dans ces zones coutumières de l’extrême droite radicale que sont la région parisienne, le couloir rhodanien, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) et, en moindre part, la Loire-Atlantique. En revanche, la radicalisation violente de gauche se spatialise en fonction de ses tendances : les anti-industriels sont dans le bassin grenoblois, pôle de la recherche scientifique ; les anarchistes sont en force à Toulouse, en un lointain écho de l’exil des républicains espagnols en 1939 ; l’Ouest est terre autonome, et il n’est guère que Paris à rassembler les diverses tendances.
Quoiqu’il existe ainsi des cadres structurels, ils ne sont pas intangibles, d’où la nécessité des analyses régulières de l’évolution de l’implantation sociale des radicalités.
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La radicalisation
Un individu ne « tombe » pas dans le terrorisme.
Il y arrive par paliers successifs.Isabelle Sommier, politiste
Le concept de « radicalisation » s’est répandu à l’échelle internationale à compter des attentats ayant frappé Madrid le 11 mars 2004. Depuis, le 11 mars est la journée européenne d’hommage aux victimes du terrorisme. À l’échelle communautaire, la radicalisation a été définie par la Commission européenne comme « le phénomène consistant pour des personnes à adopter des opinions, des points de vue et des idées susceptibles de conduire au terrorisme ». Il n’existe pas de définition unanime cependant. Par exemple, en France la Direction de l’administration pénitentiaire a adopté en 2016 une définition qui ne recourt pas à la notion de terrorisme, ciblant « l’adoption progressive d’une idéologie contestataire prônant le recours ou recourant à des formes d’actions illégales, voire violentes, au motif d’une idéologie contestataire de l’ordre (social, politique, culturel, etc.) établi, supposé ou réel. »
Dans le cadre de l’état de droit et du respect de la pluralité d’opinions, les institutions ciblent les radicalisations violentes et potentiellement violentes. La radicalisation est un processus dynamique qui touche toutes les couches sociales et démographiques.
Les sciences sociales ne proposent pas non plus une définition unique de la radicalisation. Pour Peter R. Neumann, professeur britannique spécialiste de ces questions, la radicalisation est « le processus (ou les processus) par lequel des individus ou des groupes en viennent à approuver et (en fin de compte) à participer à l'usage de la violence à des fins politiques ».
En France, comme l’indique l’intitulé même du Conseil scientifique sur les processus de radicalisation (COSPRAD), c’est cette approche processuelle qui est retenue.
Xavier Crettiez : (politiste, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye) a procédé à une cartographie des analyses de la radicalisation qui souligne comment le phénomène est interprété par les chercheurs selon des items combinables entre eux :

Dans une seconde cartographie, il montre la construction des processus de radicalisation :

Radicalisation en-ligne
et hors-ligne
On peut observer une dialectique entre le online et le offline.
Samuel Tanner, politiste
La question de la propagande se pose ainsi en d’autres termes qu’aux XIXe et XXe siècles. Relativement aux réseaux sociaux, Marion Jacquet-Vaillant (politiste, Paris-Panthéon-Assas) met en évidence le rôle structurant de Telegram pour les milieux d’ultra droite (dans le cadre du programme Internationalisation des droites radicales en Eurasie financé par le COSPRAD). Pour elle :
« L’analyse de Telegram montre un écosystème dé cloisonné et radicalisé . Réseau transnational, Telegram adopte un fonctionnement horizontal, faiblement hiérarchisé . Sept grandes sphères structurent l’espace francophone mais, malgré cette fragmentation, elles forment un ré seau interconnecté , grâce à des acteurs multi-positionné s et à des espaces d’information et de sociabilité , propice au syncrétisme idéologique. L’extrême droite y crée un écosystème militant où action politique, sociabilité et consommation se confondent, transformant le militantisme en un mode de vie intégral, contribuant à la diffusion et à la normalisation des idées radicales. Telegram constitue un espace d’entre-soi propice à la radicalité où les groupes peuvent socialiser sans modération stricte. »
Genre
Au-delà de la singularité de chaque préjugé, il y a une corrélation.
Nonna Mayer, politiste